À Rennes, le patrimoine ne se contemple plus seulement avec les yeux : il s’apprécie désormais aussi à l’aune de son accessibilité. À l’initiative d’Alice Kepler, autrice de romans jeunesse en situation de handicap, un projet inédit a vu le jour : parcourir les hauts lieux culturels rennais pour en éprouver concrètement l’accessibilité et mettre en lumière ceux qui favorisent réellement l’inclusion. Pour incarner cette démarche, elle a invité le dessinateur Maxence Albanel à traduire en images cette exploration singulière. Entre immersion collective, regard documentaire et création artistique, l’expérience propose une nouvelle lecture du patrimoine de la capitale bretonne.
Un projet né du vécu
À l’origine de cette initiative se trouve une expérience intime. Se déplaçant en fauteuil roulant, Alice Kepler connaît les obstacles qui jalonnent encore l’accès à la culture. Malgré l’évolution des normes et des discours, la réalité reste parfois contrastée. Marches imprévues, signalétique peu lisible, dispositifs inadaptés : autant de freins qui transforment une sortie culturelle en véritable parcours du combattant.
Plutôt que d’adopter une posture dénonciatrice, l’autrice a choisi une approche constructive. Son idée : réunir des Français aux handicaps variés – moteur, sensoriel, invisible – afin de visiter ensemble plusieurs sites emblématiques de Rennes et de valoriser ceux qui ont pleinement intégré les enjeux de l’accessibilité. L’objectif est de souligner les bonnes pratiques et d’encourager une dynamique positive.
Le projet prend la forme d’un documentaire participatif mêlant témoignages, immersion et création artistique. Il s’agit de montrer, concrètement, comment l’accessibilité se vit sur le terrain. Non pas en théorie, mais dans les gestes du quotidien : franchir une porte, lire un cartel, circuler dans une salle d’exposition.
Immersion au cœur des lieux culturels rennais
Le 2 février dernier, une dizaine de personnes en situation de handicap se sont retrouvées à Rennes. À leurs côtés, l’illustrateur Maxence Albanel observe, croque, échange. Ensemble, ils sillonnent la ville à la découverte de sites patrimoniaux réputés accessibles.
Parmi eux figurent le Musée des Beaux-Arts de Rennes, le Parlement de Bretagne et l’Opéra de Rennes. Des lieux emblématiques, au cœur de l’identité rennaise, qui ont engagé depuis plusieurs années des démarches pour améliorer leurs conditions d’accueil.
Durant la journée, le groupe teste les accès, les ascenseurs, la signalétique, les dispositifs d’accompagnement. Certains évaluent la fluidité des déplacements en fauteuil, d’autres l’accessibilité des informations pour les personnes malvoyantes ou malentendantes. Chaque détail compte : la largeur d’une porte, la hauteur d’un guichet, la clarté d’un panneau explicatif.
Pour beaucoup, la démarche constitue aussi un moment de partage. Les expériences diffèrent selon les handicaps, révélant que l’accessibilité ne peut être pensée de manière uniforme. Ce qui répond aux besoins de l’un ne convient pas nécessairement à l’autre.

Le regard artistique de Maxence Albanel
Habitué à illustrer des châteaux sur sa page Instagram Le Domaine de l’Encre, Maxence découvre ici un exercice inédit : mettre en dessin les institutions rennaises mobilisées pour l’accessibilité.
Se mettre à la place des participants agit comme un déclic. En les regardant évoluer, Maxence perçoit ce qui lui échappait jusque-là : les trajectoires sinueuses, les hésitations discrètes, les efforts silencieux pour franchir des obstacles que d’autres ne remarquent même pas.
Des détails autrefois anodins prennent soudain une autre dimension. Un escalier devient une frontière. Une porte trop lourde ralentit le parcours. Un panneau mal positionné désoriente. À l’inverse, une rampe bien intégrée, un ascenseur discret ou un accueil attentif transforment l’expérience.
Rennes, une ville engagée dans l’inclusion
Si cette initiative trouve un écho particulier, c’est aussi parce que Rennes s’est imposée ces dernières années comme une collectivité attentive aux questions d’accessibilité. Modernisation des transports, adaptation des équipements publics, accompagnement des structures culturelles : la municipalité affiche la volonté de penser la ville dans sa globalité.
L’enjeu dépasse la simple conformité réglementaire. Il s’agit d’inscrire l’inclusion au cœur des politiques publiques, du trottoir au théâtre. Le projet porté par Alice Kepler s’inscrit pleinement dans cette dynamique. En mettant en lumière les établissements investis, il crée une forme d’émulation positive. La reconnaissance des efforts devient un levier d’amélioration continue.
Faire évoluer les mentalités
Au-delà des aménagements matériels, Alice Kepler entend transformer les représentations. Le documentaire donne la parole aux participants, mettant en avant leurs ressentis, leurs attentes, mais aussi leur plaisir de découvrir ou de redécouvrir des lieux emblématiques.
Le handicap n’y sera plus présenté comme une contrainte, mais comme un prisme d’analyse. Il révèle les forces et les failles d’un espace public. Il invite à repenser l’accueil, la médiation et la transmission culturelle.
La présence de Maxence Albanel apporte une dimension sensible supplémentaire. L’art devient vecteur d’inclusion, capable de toucher un large public et de susciter l’empathie. Le dessinateur montre que l’accessibilité ne dénature pas le patrimoine : elle l’enrichit.
Vers un modèle reproductible
Le succès de cette journée d’immersion ouvre des perspectives. La méthode, à la fois simple et concrète, pourrait être reproduite ailleurs : réunir des personnes concernées, tester les lieux, documenter l’expérience, puis partager les résultats. Une approche collaborative qui replace les principaux intéressés au cœur de l’évaluation.
Pour Alice Kepler, l’ambition est claire : rappeler que la culture constitue un droit universel. Pouvoir entrer dans un musée, assister à un spectacle ou visiter un monument ne devrait jamais dépendre d’une condition physique ou sensorielle.
À Rennes, grâce au regard croisé d’une autrice engagée et d’un illustrateur attentif, le patrimoine se raconte désormais aussi à travers le prisme de l’accessibilité. Une manière de rappeler que l’inclusion n’est pas un supplément d’âme, mais une exigence essentielle de la vie culturelle contemporaine.
